Mardi 20 novembre 2007
De la permanence du sexisme du XVe au XXIe siècle
Le Cid de Corneille, mise en scène d’Alain Ollivier, est joué jusqu’au 15 novembre au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Pièce politique et drame d’amour, elle ne manque pas, dans la présente représentation, de nous interpeller fortement sur la condition féminine, davantage que sur la politique ou la morale.
Il semble qu’à l’époque de Corneille, le roi était opposé au duel qui saignait la noblesse et voulait asseoir son autorité en réglant les conflits entre nobles. C’est ce que nous rappelle Alain Ollivier dans sa note d'intention de mise en scène. Cet aspect politique du Cid est toujours d’actualité. S’adresser aux autorités pour résoudre les conflits au lieu de se faire justice soi-même est tous les jours enseigné dans les établissements scolaires par exemple. Tout comme l’aspect moral résultant du dilemme opposant l’honneur et l’amour est éternel.
Une pièce qui nous parle aujourd’hui
Et pourtant cette représentation de la pièce, et malgré l’intention apparente du metteur en scène, évoque au spectateur contemporain que je suis, la question de la condition féminine bien plus que toute autre question. Non pas dans la dénonciation du sexisme mais bien dans son approbation. Elle est instructive de l’influence qu’un metteur en scène a dans la représentation d’une œuvre.
L’argument du Cid est connu de tous ou presque. L’amour de deux jeunes gens, Chimène et Rodrigue, est contrarié par la rivalité de leurs pères. L’affront de l’un est lavé dans le sang de l’autre, versé par le fils de l’offensé. La fille du mort demande justice au roi en réclamant la vie du vengeur, son amant. Dès lors l’intrigue consiste à réunir les deux amants, ou du moins permettre leur union, malgré l’obstacle du sang versé. Cependant le valeureux Rodrigue est pardonné par le roi, pour raison d’état, et c’est à nouveau à un duel qu’il faut que Chimène ait recours pour que son père soit vengé. Voilà qu’on fait chou blanc de l’espoir de voir le roi rendre justice.
Chimène et Rodrigue, héros de banlieue
Ce qui saute par contre aux yeux du spectateur, c’est le mépris avec lequel est traitée Chimène. Elle essuie l’incompréhension, le mépris, la risée. Femme elle est, femme elle doit rester. Vouloir venger son père et refuser Rodrigue, c’est faire du chichi. Sa douleur, son deuil, c’est de l’hypocrisie. Les mimiques, gestuelles, tons, abondent dans ce sens du sexisme. Chimène s’attire l’hostilité du public en persistant dans sa volonté de vengeance, conforme pourtant au bon choix, celui de l’honneur, comme l’avait fait aussi Rodrigue. On est agacé par sa persistance dans le sens de l’honneur. C’est qu’on lui dénie le même droit à l’honneur qu’un homme a. Elle n’est pas un homme. Des lycéens et lycéennes dans la salle applaudissent le roi qui l’envoie promener, la tournant en dérision. C’est que le sexisme est vivace dans les banlieues, et peut-être pas seulement dans les banlieues, en ce XXIe siècle.
Le metteur en scène, interprète des oeuvres
Pour autant, la représentation est belle. Tout s’accorde très bien pour un spectacle de qualité. Les comédiens sont tous excellents et pour la plupart justes. Les costumes d’époque sont très beaux et bien portés. Le sobre décor tout en bois, sans aucun ou presque élément décoratif, permet de se concentrer sur les paroles et les gestes des comédiens. Le texte est dit de belle façon, faisant entendre sa force et son rythme. Alain Ollivier a eu raison ici de se fier à la musicalité des oreilles de ses comédiens. Leurs mouvements, leurs déplacements et leurs gestes sont strictement limités au nécessaire. Rien de superflu, tout est précis, net, fluide. Et tout baigne dans une lumière discrète, presque dans la pénombre, parfois dans la presque obscurité au moment où la pièce bascule dans le tragique, ne brillant de tous ses feux que pour les scènes du roi. Ne serait-ce ce malaise qu’on éprouve à voir malmener de la sorte Chimène, raillée, essuyant les moqueries du roi, à qui l’on dit presque « arrête ton jeu » . Sans doute le sexisme si outrageusement révélé par toutes ces choses est présent dans la pièce, parce que ce sont les mœurs de l’époque, sans que l’auteur le veuille faire voir expressément. Il ne saute pas aux yeux du lecteur faisant une lecture au premier degré. Elles sont là par la volonté du metteur en scène qui en a fait apparemment une lecture au deuxième degré. Mis à part ça, j’aurais dit "une très belle représentation".
Lia B.
(Photo DR / Bellamy)