Pascal Rambert sous le signe du 2
Pascal Rambert, nouveau directeur succédant à Bernard Sobel, a rebaptisé le théâtre de Gennevilliers « théâtre2gennevilliers ». Pour inaugurer la saison, il
nous invite à découvrir 2 créations, L’Art du théâtre et Toute la vie qu’il a écrites, qu’il met en scène et qu’il annonce comme étant : « une féerie et un manifeste
».
Pascal Rambert ou la délégation de l’art
Arrivant au T2G par un dimanche après-midi d’automne (gris et pluvieux, comme il se doit !), on est d’abord séduit par le rouge lumineux qui nous accueille et met en valeur le sol de planches
claires du grand hall d’accueil. Des planches, du rouge, de l’espace, c’est brut, c’est beau, ça va bien pour un théâtre… On se dit qu’on a bien fait de venir !
Pour assister à L’art du théâtre, première des deux créations que propose le nouveau directeur du T2G, nous nous installons dans une salle perchée au sommet du bâtiment. Les murs, bruts,
ont été recouverts d’une couche de blanc vif et lumineux. Deux fenêtres en forme de hublots donnent sur les HLM d’en face. Les bruits de la rue nous parviennent, à peine assourdis. L’extérieur
est présent : c’est une ville de banlieue.
A cet égard, Pascal Rambert, depuis son arrivée à Gennevilliers en septembre, axe sa communication sur sa volonté d’ancrage dans un territoire qui lui est, de toute évidence si exotique qu’il n’a
de cesse de s’en émerveiller : photos de gennevillois, rencontres avec des gennevillois… Il a d’ailleurs fait se rencontrer Buren (oui, Daniel, l’artiste) et des lycéens en plasturgie
(gennevillois) pour qu’ensemble, ils créent un parcours fléché. Il appuie sa démarche par des slogans du genre : « Avec les flèches de Buren, on ne peut plus se perdre. » Pascal Rambert semble
penser qu’avant lui, le théâtre et la ville constituaient deux entités étrangères l’une à l’autre, irréconciliables… Il invente le 2 pour les faire se rencontrer…
Voilà à quoi l’on pense en regardant le plateau nu, la chaise ordinaire posée devant nous et la couverture grise pliée en quatre sur le sol.
Par une porte située en contrebas, un vieil homme entre, monte les quelques marches et se dirige vers la chaise. Il tire sur une laisse. Un chien le suit. « C’est un chien vivant, un vrai chien,
un vrai cocker ! » précise Pascal Rambert dans l’interview qu’il donne à propos de cette création. Un vrai chien sur scène... Quelle audace !! Dans le second spectacle, c’est un mouton qui
passera de bras en bras en émettant quelques bêlements. C’est un vrai mouton !
L’homme parle au chien. La voix un peu traînante est teintée du léger accent de Lou Castel. C’est une voix qui nous porte, nous touche et nous émeut.
On imagine bien l’homme −allure ordinaire et vêtements ordinaires− dans la cuisine ordinaire d’un HLM de banlieue. En vérité, cet homme-là est un vieil acteur, fatigué, désabusé. Passées les
premières minutes d’émotion, on n’entend plus qu’une litanie qui pourrait être sans fin. On se détache, on s’ennuie presque, on s’échappe par les hublots, on écoute les bruits de la ville…
Lou Castel est bon, sur ce texte qui l’est moins. Il parvient à nous arracher un sourire de temps en temps. On se dit que finalement, on a quand même quelque chose à faire là !!
« Je voulais faire parler un acteur sur sa vie d’acteur. Et surtout, je voulais le faire de façon un peu provoca…, provocante, provocatrice » confie l’auteur.
Et si l’art du théâtre consistait à provoquer une vraie rencontre ? Authentique. Sincère.
Au T2G, il y a maintenant des « médiateurs » (démarche appuyée par le slogan : « Au théâtre2gennevilliers, il y a des ponts entre vous et ce qui se passe sur la scène. ») Ainsi, ce que le metteur
en scène ne parvient pas à réaliser, cette rencontre entre la scène et le public, cette magie de l’art, incombe à ces jeunes gens. Heureusement, « ils sont de Gennevilliers » !
Pascal Rambert ou l’art du trop-plein
Toute la vie, c’est toute la vie de Ah (oui, le héros s’appelle « Ah ») : Ah naît, Ah grandit, Ah découvre l’amour, l’art, Ah devient artiste, Ah voyage, Ah fait l’amour, etc., etc.
L’originalité de cette histoire pourrait tenir au fait qu’elle se veut œuvre d’anticipation (Ah naît en 2010 et meurt en 2085) mais curieusement, c’est aux années 1970 que l’on pense tant
l’esthétique, les choix de mise en scène et d’écriture collent à ces années-là. Conditionnés que l’on est par le « petit Dogma » que constitue L’Art du théâtre, on continue de s’interroger : cet
art-là, celui de Pascal Rambert, consisterait-il à répéter sans jamais rien (ré)inventer ? Répétition, ressassement… On repense au spectacle précédent et au vieil acteur fatigué, ressassant sa
rancœur.
Pour Ah, la grande scène du théâtre est transformée en boîte blanche, de ce blanc auquel le metteur en scène semble attaché : « le théâtre s’écrit sur la page blanche de la scène ».
Ça commence par la naissance de Ah. La future maman est enceinte (c’est une vraie femme et elle est enceinte pour de vrai !). L’accouchement, filmé « en direct » est retransmis sur les écrans de
télévision des côtés.
La boîte blanche devenue salle d’opération pour un accouchement télévisé, restera lieu d’expérimentation. Pour le théâtre. Et la « féerie » promise par Pascal Rambert s’apparente à une tentative
de nous éblouir par une accumulation de moyens techniques et d’effets en tous sens. Sur scène : 21 comédiens pour jouer le rôle de Ah, un quatuor à cordes, une caméra, des micros, des écrans…
Beaucoup de monde, beaucoup de technique, beaucoup de mouvements…
Pour sa mise en scène de Toute la vie, Pascal Rambert a recours à un autre type d’accumulation : il sous-titre, surligne, appuie. Ainsi, Michael Bennet chante de sa belle voix de ténor
et le texte est traduit sur les écrans des côtés ; un des 21 comédiens prend le rôle de Ah ; il ôte son T-shirt noir pour ne garder que le blanc sur lequel est inscrit « Ah » ; Ah fait l’amour et
un commentateur explique que « la sexualité est une voie d’accès à la connaissance ». (On pourrait dire en passant que la sexualité pourrait (surtout) se faire sensualité si l’on n’avait pas
commencé par affubler les comédiens de maillots de bains style décathlon dont on se demande ce qu’ils font là !)
Cette « féerie » sans âme laisse le spectateur perplexe. Pourquoi tout cela ? Ces effets sans émotion lui laissent l’impression désagréable d’être prisonnier. Oui ! On lui dénie sa capacité à
sentir, à percevoir, à imaginer, à rêver, à penser… à créer. On se fait démiurge, comme pour lui montrer tout ce que l’on sait faire, tout ce que l’on pense avoir à dire… Toute la vie et tout le
théâtre, quoi !
Tout cela ne serait pas bien grave si nous étions ailleurs. Mais en quittant le théâtre de Gennevilliers, on a envie de dire à Pascal Rambert, qu’à l’heure où flambent les banlieues, il n’est pas
honnête d’utiliser les gennevillois (et le théâtre subventionné) pour faire œuvre de démagogie.
Christine LE BOT